La dame des brumes

On dit qu’il était en bord de la Forêt Noire un village où les habitants vivaient en harmonie, bien qu’impressionnés (et légèrement anxieux) de la proximité des bois qu’on disait impénétrables seul.

Dans ce village vivait une femme si âgée que tout le monde semblait ne l’avoir connu que vieille, à la peau ridée comme l’écorce de chêne, aux vêtements flottants dans son sillage et aux cheveux longs cendrés comme la lune un soir de brouillard. On l’appelait la “dame des brumes”.

La dame des brumes était une femme très respectée dans son village, car c’est vers elle qu’on se tournait pour tous les maux : les gencives gonflées des tous petits, les nausées des femmes enceintes, … dans ses étagères trônait une multitude de petits pots de plantes séchées. Et elle utilisait ce savoir sans distinction pour tous ceux et celles qui en avaient besoin, ce savoir qui lui venait de sa mère, disait-on, et qu’elle lui avait transmis il y a de cela des années, avant de traverser le voile entre les mondes.

Pourtant, il vint un jour où cette confiance s’effrita. Car dans l’église où chaque membre du village se rendait le dimanche, les sermons se firent de plus en plus agressifs contre les “magies”, ces personnes qui semblaient détenir des savoirs inexpliqués, secrets, surement contre nature. Et les villageois commencèrent à regarder de plus en plus en direction de la vieille femme. N’était-il pas vrai qu’elle s’asseyait toujours seule au fond de l’église, que personne ne l’avait entendu chanter en communion ? Et n’était-il pas connu que parfois, elle partait seule dans la forêt noire, pourtant si dangereuse, pour récolter ses “remèdes” ?

La dame des brumes dut sentir le danger car le lendemain du sermon de trop, quand les villageois convaincus que le mal était à l’oeuvre dans ces lieux vinrent la chercher, ils trouvèrent une maison vide de son occupante. Sa cape et son panier de voyage manquaient également. Ils partirent tout de même à sa poursuite, et revinrent des heures plus tard, les mains vides mais avec une bien sinistre nouvelle :

“ La vieille ne nous fera plus de mal : alors que nous avions retrouvé sa trace, elle nous a fui et est tombée dans le ravin qui mène à la rivière. Nous n’avons pas vu de corps remonter à la surface.”

De dépit, les villageois brulèrent sa maisonette à la lisière du village, pour faire disparaître ses remèdes malicieux à jamais. Dans un brasier de plusieurs mètres de hauteur, on entendit les pots un à un se briser sous la chaleur, les flammes ronfler sous le toit et la charpente s’affaisser.

Le village parla de cette histoire pendant des mois, puis passa à d’autres sujets, alors que l’hiver arrivait à grands pas. Les journées se raccourcissaient alors que les gardes manger se remplissaient. La récolte n’avait pas été mauvaise mais la saison s’annonçait rude et les familles se retranchèrent bientôt chez elles pour garder le froid à distance.

C’est à quelques semaines du solstice d’hiver qu’un malheur frappa l’une des familles, alors qu’un jeune garçon rentra de ses jeux avec les petits voisins les joues anormalement rouges et les membres frissonnants. Très vite, une forte fièvre vint affaiblir le garçon, qui resta couché des heures durant, grelottant, n’acceptant qu’à peine l’eau que sa mère lui présentait à des heures régulières.

D’habitude, la dame des brumes aurait été dépêchée au chevet du garçon. Mais maintenant qu’elle n’était plus, et que ses remèdes étaient partis en poussières, le village se retrouva bien démuni pour soigner le garçon. Des personnes de la famille se relayaient à son chevet, priant pour un miracle, mais le souffle de l’enfant s’affaiblissait de jour en jour.

La mère, qui avait déjà eu affaire à la vieille dame des brumes, un soir tourna ses prières vers elle dans le silence de la maisonnée. Elle croyait à la bonté de cette femme qui avait il y a quelques années soulagé ses douleurs d’allaitement, mais n’oserait pas dire cela en public, de peur de subir le même sort. Alors elle pensait que peut-être, si la vieille était effectivement bonne et maintenant au paradis, elle pourrait interferer en faveur de son petit auprès des anges.

Le lendemain matin, la mère au réveil se tourna pleine d’espoir vers son garçon, mais elle le trouva pareil à la veille, grelottant et respirant difficilement. De désespoir, elle sortit de la maison, espérant que l’air frais dissiperait les pensées noires qui commençaient à affluer dans son esprit.

Mais passant le pas de la porte, elle trébucha sur un petit pot en grès, le renversant à moitié. Et elle eut un hoquet de surprise quand son contenu commença à se déverser sur le sol. Il y avait des plantes qui lui semblaient familières, mais aussi un papier sur le dessus, sur lequel on pouvait lire :

“ Artemisia vulgaris, une cuillère par tasse d’eau bouillante, trois tasses par jour maximum.
Contre la fièvre. ”

Elle remit les plantes dans le pot le plus vite possible, de peur que quelqu’un ne la surprenne avec ce remède interdit, puis rentra dans sa maisonnette sans bruit. Son premier réflexe fût de tout jeter dans la cheminée, mais quelque chose l’en empêcha : l’écho de la respiration sifflante de son fils, toujours plus irrégulière. Pourquoi voudrait-on l’empoisonner, alors que son état ne laissait pas beaucoup d’espoir pour la suite ?

Alors, encore dans la pénombre avant le levé du soleil, elle fit ce qui était marqué sur le papier : elle mesura trois tasses d’eau, porta le tout à ébullitions sur le feu et y jeta trois cuillères de plantes séchées. Puis elle cacha le pot dans la cuisine et s’assit à côté du petit, commençant à lui donner le breuvage à la petite cuillère, au goutte à goutte.

Au début, elle s’en voulut quand le garçonnet commença à transpirer de plus belles, l’obligeant à changer les draps lourds pour qu’il n’ait pas froid. Puis vers la mi-journée, elle fût bien obligée de constater que ses joues étaient moins rouges, sa respiration plus régulière. Alors elle continua, cuillère par cuillère, s’oubliant elle même. Si bien que quand elle entendit un faible “maman” en fin de journée, elle pensait s’être endormie et l’avoir rêvé.

Entendant son cri de stupeur, le reste de la maisonnée accourut, et célébra. Enfin leurs prières avaient été entendues. Le petit garçon était extrêmement faible, mais la fièvre était définitivement tombée. Il ne suffit que d’une heure pour que la nouvelle se répande comme une trainée de poudre dans tout le village.

La mère se trouvait face à un dilemme : devait-elle révéler la vraie raison de ce “miracle”, même si pour cela il faudrait en payer les conséquences ? Ou se taire et laisser la réputation de la dame des brumes salie comme elle l’avait été ? Méditant à ce problème en évaluant les plantes séchées, son regard fût attiré par quelque chose tout au fond du pot qui n’était définitivement pas une tige ou une feuille. Un autre papier plié ?

L’extrayant du pot avec soin, elle découvrir un autre mot, ainsi que des graines coincées dans le bord du papier. Et elle lut :

“ Si tu lis ces mots, c’est que tu as utilisé l’armoise et découvert son pouvoir. Garde le pour toi. Et plante ses graines dans ton jardin, prend en soin, récolte et replante à la nouvelle saison. Ainsi, tu n’auras plus jamais besoin de moi.

Signé : la dame des brumes “


À l’attention des lecteurs :

Ceci est un texte d’invention, toute ressemblance avec des faits existants est fortuite.

Aussi, la plante indiquée dans ce texte (Artemisia vulgaris) présente de nombreuses contre indications et n’est pas à utiliser à la légère. Toujours demander l’avis d’un ou une experte !

Un commentaire sur “La dame des brumes

  1. C’est une très belle histoire, j’aime beaucoup l’ambiance « village proche d’une forêt mystérieuse ». Et ce lien qui se crée entre deux femmes discrètes, qui veulent faire au mieux, la transmission d’un savoir de la vieille femme à la mère. Un beau pied de nez à la volonté de tuer la vieille femme et tout ce qu’elle représente : l’indépendance, le savoir, l’entraide. J’aime aussi les doutes de la mère à la fin, son envie de réhabiliter la vieille femme, de l’honorer, tout en sachant à quoi elle s’expose. Ces doutes, c’est cela qui la rende humaine, bien plus que les villageois-e-s pétri-e-s de leurs certitudes sur la vieille femme.

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